L’Hémophilie, une histoire millénaire

Déjà présente dans les textes sacrés, l’hémophilie a frappé la couronne d’Angleterre, les rois d’Espagne et la famille impériale de Russie. A l’époque, la médecine est démunie face à cette maladie génétique, synonyme d’hémorragies et de handicap. Il faudra attendre les années 1960 pour que des traitements préventifs ouvrent de nouvelles perspectives. De l’an 200 au deuxième millénaire, chronique des dates clés.

Du Talmud à la royauté, de la Reine Victoria d’Angleterre, en passant par Raspoutine et la famille impériale de Russie, l’hémophilie est inscrite dans l’Histoire. Peuplée de figures légendaires, elle est aussi traversée par des avancées médicales décisives. Les méandres généalogiques des têtes couronnées ont sans doute contribué à décrypter le mode de transmission de la maladie, établir les diagnostics et repérer les symptômes.

Au fil des siècles, cette pathologie génétique n’a cessé de fasciner et défier la communauté scientifique, mobilisée pour trouver des traitements adaptés. C’est ainsi que cette maladie du chromosome X, transmise par les femmes, et qui n’affecte que les hommes, sauf rares exceptions, a pu être déchiffrée. Avant d’être soignée, elle a longtemps été synonyme d’espérance de vie écourtée, de handicaps ou de risques d’hémorragies… Une épopée médicale douloureuse relayée par de nombreux spécialistes. Ils témoignent des progrès accomplis pour améliorer les conditions de vie des patients. Retour sur les grandes étapes qui ont marqué une pathologie méconnue.

 

Environ 400 000 personnes souffrent d’hémophilie aujourd’hui dans le monde.
Parmi elles, 25% seulement  seraient traitées.

Une maladie millénaire

 

An 200, Talmud et circoncision

  • Bien avant son apparition à la Cour, l’hémophilie est présente dans le Talmud, premier texte à la considérer comme « une maladie hémorragique héréditaire »
  • Une pratique ancestrale lui vaut d’être rapidement identifiée : la circoncision. Le rite religieux est alors reconsidéré face à un mal inconnu.
  • Il est établi qu’une mère confrontée au décès de deux de ses fils lors de la circoncision « ne doit pas pratiquer la circoncision du troisième ».
  • Dès l’an 200, les autorités rabbiniques observent que la transmission s’effectue par la mère. Un constat que la science confirmera des siècles plus tard.

L’hémophilie dans la cour des grands


Une descendance pas comme les autres 

 

On l’appelle « la maladie royale ». L’hémophilie a fait son entrée dans la grande Histoire au 19ème, avec la Reine Victoria d’Angleterre (1829 – 1901), mère de neuf enfants. « Victoria avait un chromosome X porteur du gène déficient de l'hémophilie à cause d'une anomalie génétique comme il peut en survenir dans n'importe quelle

famille », précisent les spécialistes :

  • Une pathologie qu’elle transmet à son fils Léopold.
  • « Conductrices », certaines de ses filles vont la véhiculer. 
  • L’union de leurs propres enfants avec la famille impériale de Russie et la famille royale espagnole dessine un arbre généalogique frappé du sceau de la maladie.
  • Au total, la Reine Victoria compte plus de 20 descendants hémophiles (lire notre article « La Reine Victoria : une généalogie emblématique ou « L’hémophilie de la Reine Victoria à Felipe VI ». 

La science en marche

 

Les premiers essais

 

Il faut attendre 1803 pour qu’un médecin américain, John Conrad Otto, parle de « bleeders » (saigneurs), et décrypte le mécanisme de transmission de la maladie. Ce qui n’empêche pas des spéculations médicales pour le moins fantaisistes. En 1828, Hopff, un médecin allemand, l’attribue par exemple aux « hommes délicats, aux cheveux roux et aux yeux bleus, anxieux, timides et efféminés ». 

  • 1840 signe la première transfusion. Un succès prometteur, alors que dans tous les hôpitaux d’Angleterre, une triple interdiction trône au-dessus des lits des patients hémophiles : « pas d’aspirine, pas d’injection, pas d’exercice physique ».
  • En 1952, les travaux de Rosemary Biggs font le distinguo entre l’hémophilie A, due à un déficit en facteur VIII, et l’hémophilie B, causée par un déficit en facteur IX. Une découverte majeure : cannes anglaises et fauteuils roulants sont alors le lot des patients, les saignements répétés générant une « arthropathie hémophilique, avec gonflements des articulations et amyotrophie des muscles ».
  • Au début des années 1960, apparaissent les perfusions de plasma. Les réactions d’intolérance sont nombreuses, et les injections traumatisantes pour les veines.
     

L’hémophilie A, la plus fréquente, touche un garçon sur 5000. L’hémophilie B, elle, frappe un garçon sur

25 000. 

Les maux de l’hémophilie

  • L’hémophilie a longtemps limité l’espérance de vie des patients. Parmi les causes de décès les plus fréquentes : les hémorragies affectant les organes vitaux, notamment le cerveau, et des saignements après une intervention chirurgicale mineure ou un choc.
  • Les patients peuvent souffrir de handicap, résultat d'hémorragies à répétition dans leurs articulations. La pression exercée par les épanchements sanguins dans les articulations ou les muscles fait de l'hémophilie une maladie très douloureuse.
  • L’efficacité des nouveaux produits permet une diminution de 80% des épisodes hémorragiques après une seule injection.

 

Des traitements préventifs

  • Véritable révolution dans la vie des patients, en 1964, le docteur Judith Pool découvre le cryoprécipité : la substance au fond du plasma frais décongelé s’avère riche en facteur VIII. Avec ce procédé, on perfuse suffisamment de facteur VIII pour maîtriser les hémorragies graves. Il devient même envisageable d'opérer des hémophiles. Une première.
  • Cette découverte amorce le passage de traitements palliatifs aux traitements préventifs.
  • Au début des années 1980, alors que le sida fait irruption, de nombreux hémophiles et patients atteints de troubles hémorragiques sont contaminés par le VIH du fait de leurs traitements. 
  • En France, plus de 1350 malades sont ainsi frappés, selon l’Association Française des Hémophiles (Afh). Le retentissement de « l’affaire du sang contaminé » entraîne une réorganisation du système de transfusion. Les générations suivantes bénéficieront de traitements sécurisés, favorisés notamment par les produits issus du génie génétique.
  • Depuis le début des années 1990, des concentrés de facteurs de coagulation sont disponibles. L’auto-perfusion favorise la généralisation du traitement à domicile. Les injections peuvent être réalisées par un proche dès 4 ans, et par le patient à partir de 12 ans. 
  • Les traitements substitutifs ont vocation à corriger les troubles de la coagulation en introduisant le facteur de coagulation manquant. Ils sont d’origine plasmatique ou fabriqués par génie génétique (ce sont les fameux         « recombinants » qui n’utilisent pas de plasma comme matière première).

Des travaux scientifiques sont en cours pour améliorer l’efficacité de ces traitements de substitution. La thérapie génique fait aussi naître de nombreux espoirs. Autant d’avancées qui ouvrent de nouveaux horizons aux quelque 7205 personnes touchées par l’hémophilie en France. Au total, on estime à 10 124, le nombre de patients affectés par un processus de coagulation défaillant ou atteints de la maladie de Willebrand, très proche. Pour les hémophiles, la recherche continue.

Sources

FMH, Fédération Mondiale de l’Hémophilie, 2016.

 

Rosner F. Hemophilia in the Talmud and rabbinic writings. Ann Intern Med 1969 ;70 :833-7.
 Stevens RF. The history of haemophilia in the royal families of Europe. Br J Haenmatol 1999;105:25-32.
 Association de l’hémophilie. 
 
http://www.ahvh.be/fr/informations/histoire


 Hopff F. Ueber die Haemophilie oder die erbliche Anlage zu tödtlichen Blutungen (inaugural Abhandlung). Würzburg : Carl Wilhem Becker, 1828.
 Biggs  R, Douglas AS, MacF arlane RG, et al. Christmas disease : a condition previously for haemophilia. Br Med 1952 ;2 :1378-82.
 Jones P. The early history of haemophilia treatment : a personal perspective. Br. JHaematol 
 2000 ;111 :719-25.
 Ibid. 6.
 Société canadienne de l’hémophilie. 
 http://www.hemophilia.ca/fr/troubles-de-la-coagulation/


 Manucci et al, 2001 ; Kingdom et al, 2002 ; UKHCDO, 2003.
 Ibid. 8
 Ibid. 3
 Association française des hémophiles. 
 http://www.afh.asso.fr/Les-traitements

 Inserm 2016. 
 https://www.inserm.fr/thematiques/physiopathologie-metabolisme-nutrition/dossiers-d-information/hemophilie
 Ibid. 9. 
 Et Fédération mondiale de l’hémophilie, 2016. 
 https://www.wfh.org/fr/page.aspx?pid=1101
 Fédération mondiale de l’hémophilie, « Report on annual global survey 2016 »,  octobre 2017. 
 Ibid. 15.

 

Inserm 2016.

 

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